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Articles de psychanalyse, particulièrement orientés sur la psychopathologie et le traitement des psychoses infantiles

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samedi, septembre 30, 2006

Psychopathologie de l'autisme selon Meltzer

1- Etats autistiques et état mental post-autistique

Meltzer considère que la pathologie autistique comme entité clinique proprement dite (« état mental post-autistique ») est le résultat d’une répétition d’états dits autistiques au cours desquels les processus en jeu dans le développement psychique normal de l’enfant sont entravés. Cependant une fois l’état mental post-autistique institué du fait de ces anomalies développementales répétées, l’enfant continue à avoir recours aux états autistiques comme mécanisme de défense privilégié.

L’état autistique consiste en une suspension de la vie mentale : l’enfant se coupe du monde extérieur. Dans le transfert, il en découle une suspension des échanges, une rupture autistique.


2- Le démantèlement (« dismantling »)


a- Description

C’est un des processus essentiels en jeu dans la rupture de contact, il consiste en une séparation des différentes perceptions sensorielles exercée par le sujet qui ne s’immerge que dans une seule modalité sensorielle au détriment des autres. C’est un « procédé passif consistant à laisser les sens (…) s’attacher à l’objet le plus stimulant de l’instant », une « capacité de suspendre l’attention qui permet aux sens d’errer chacun vers son objet le plus attractif de l’instant » [1].
Pour décrire ce phénomène, Meltzer part de la notion de sens commun, empruntée à Bion. Cette notion, héritée de la tradition aristotélicienne puis de la philosophie sensualiste anglaise, désigne la synergie des registres d'informations, des perceptions sensorielles, qui produit des « conjonctions constantes » de phénomènes, d'où résulte une sensation de vérité, d’homogénéité de la perception de l’environnement.
Le démantèlement consiste en la décomposition du sens commun, ce qui entraîne la décomposition du moi en capacités perceptuelles séparées. Dans le démantèlement, le fil qui lie chacun des sens pour former l’attention complète se rompt. Dès lors le sujet est baigné dans une multiplicité d’évènements unisensoriels, et la distinction entre animé et inanimé, êtres et choses, devient impossible.
Meltzer considère que cela permet une désintégration du moi selon un « clivage naturel » (celui de la séparation des sens) et non par un clivage actif par attaques sadiques. Dès lors, « lorsque le moi est réunifié par un objet attirant, la perception des objets se réintègre du même coup »[2]. L’état autistique proprement dit est donc réversible. Mais ce mécanisme prive l’enfant de beaucoup d’expériences maturatives.


b- Rapport du démantèlement à l’obsessionnalité

Meltzer fait également un lien entre le démantèlement et les mécanismes obsessionnels. Ce qu’il nomme mécanismes obsessionnels reçoit là une définition particulière. Il ne s’agit en effet pas de mécanismes correspondant à la description kleinienne classique, où c’est l’activité sadique, sous l’influence de la projection de la pulsion de mort dans l’objet, qui mène aux tentatives de contrôle omnipotent de l’objet.
La définition de Meltzer est la suivante : « Le mécanisme fondamental que nous appelons « obsessionnel » d’après la maladie qui illustre avec le plus d’éclat son fonctionnement, consiste à séparer et à exercer un contrôle omnipotent sur les objets internes ou externes. »[3]
Le sadisme, dans l’autisme, est « minime »[4] contrairement, dit-il, à la névrose obsessionnelle ou la paranoïa.
Ainsi puisque séparer permet d’après Meltzer de contrôler, la séparation sensorielle à l’œuvre dans le démantèlement serait une tentative de contrôler les perceptions en les décomposant jusqu’à leur plus simple expression. « Rendre une expérience naissante insignifiante en la démantelant jusqu’à un état de simplicité au-dessous du niveau du sens commun, de telle façon qu’elle ne puisse fonctionner comme forme symbolique pour contenir une signification émotionnelle[5] »[6].


3- Les espaces psychiques dans l’autisme : perturbation de la dimensionnalité spatiale et de la géographie du fantasme

Meltzer considère qu’un fait essentiel dans le développement psychique concerne le développement de la dimensionnalité spatiale, c’est par elle qu’advient pour le sujet une représentation du monde et que peut se constituer normalement ce que Meltzer a dégagé sous le terme de géographie du fantasme.
La géographie du fantasme recouvre les différents espaces psychiques qui se constituent pour le sujet au cours du développement et qui conditionnent son monde interne et son appréhension du monde extérieur.
Meltzer en décrit quatre compartiments : intérieur et extérieur du self ; intérieur des objets internes, intérieur des objets externes. C’est entre ces différents compartiments qu’ont lieu les processus de projection et d’introjection, qui peuvent donc être décrits en termes d’échanges ou de passage d’éléments d’un compartiment à un autre.
Nous reprenons ici les différentes étapes dégagées par Meltzer dans le développement de la dimensionnalité spatiale, par ordre de complexité.


a- Unidimensionnalité

À cette modalité correspond l’état autistique proprement dit. L’activité mentale y est impossible, inexistante, réduite à une série d’évènements sensoriels démantelés indisponibles pour la pensée et la mémoire ; l’émotionnalité s’y réduit à la plus simple polarisation.


b- Bidimensionnalité

Les objets se réduisent aux qualités sensorielles que l’on peut expérimenter à leur surface. Ils n’ont pas d’épaisseur ni de cavité contenante, ils sont aussi fins qu’une feuille de papier. Dès lors le self se limite également à une surface.
Selon Meltzer, donc, ce peut être une capacité du sujet qui est en défaut dans le fait de rester au stade de la bidimensionnalité. Esther Bick[7] considérait que c’était la capacité de l’objet externe maternel à contenir l’enfant qui induisait une impossibilité d’introjection de cet espace contenant. Meltzer relève en plus une cause interne, puisqu’il considère que ce peut être également une difficulté du sujet à aller au-delà de la bidimensionnalité, et donc à percevoir l’objet comme en trois dimensions qui est à l’origine des perturbations de la formation de la fonction contenante du self.
D’après Meltzer, l’angoisse vient de ce que l’absence d’espace interne constitué à l’intérieur du psychisme ne permet pas de distinguer un bon objet absent d’un mauvais objet présent[8].
Par ailleurs le rapport au temps sera perturbé : les objets externes ne pouvant être introjectés au fil de l’expérience, et les objets internes ne pouvant être modifiés par introjection, il n’y a pas de reconstruction possible du passé, ni d’anticipation du futur. Dès lors le temps est circulaire, fondé sur l’incapacité d’imaginer un changement durable. Tout changement est dès lors vécu comme effondrement.




c- Tridimensionnalité

Le passage à la tridimensionnalité permet la conception de l’objet comme contenant un espace intérieur et extérieur ; il n’est plus perçu comme sous son aspect plat, et donc sous l’angle de l’un ou l’autre de ses côtés, mais de son dedans et son dehors.
A ce point, l’enfant rencontre alors un objet contenant un espace potentiel, qui peut montrer sa capacité à protéger et garder ses orifices. La question des orifices du corps est donc contemporaine de la tridimensionnalité (cas de Barry[9]). En outre l’enfant fait également l’épreuve de la résistance de l’objet à la pénétration agressive.
A ce stade, la perception d’un temps oscillatoire apparaît, ce qui revient à un temps avançant dans un certain sens, mais dont la direction est réversible. Meltzer considère que cette réversibilité de la direction du temps est assimilée par le sujet du fait de l’identification projective. C’est par le jeu des projections et introjections qui se fait à ce stade entre le sujet et l’objet, qui assure le passage d’éléments de l’un à l’autre, par allers et retours, au gré du sujet, et justement par le caractère de retour possible des éléments à l’intérieur du self, que l’idée d’un temps pouvant fonctionner dans un sens aller comme dans un sens retour se met en place.
Dès lors, Meltzer considère que le renoncement à l’identification projective est nécessaire pour que le temps devienne véritablement unidirectionnel : c’est alors que le passage à la quadridimensionnalité se fait. Cependant ce renoncement ne se fait jamais totalement.


4- Autres éléments psychopathologiques


a- L’identification adhésive

L’identification adhésive et l’identification projective sont les deux modalités -normalement consécutives- d’identification narcissique préoedipienne.
Elles précèdent l’identification dite introjective qui apparaît au moment de l’entrée dans l’oedipe, contemporaine du renoncement à l’investissement pulsionnel des figures parentales, investissement auquel va se substituer l’identification à ces figures par introjection –et en particulier l’introjection de la fonction contenante de la mère. L’identification introjective est selon Meltzer la marque de l’entrée dans un monde quadridimensionnel, -et peut-on dire dans la position dépressive- puisqu’il a pour corollaire le renoncement à l’identification projective dont la caractéristique est, elle, d’être un mécanisme prédominant dans un monde tridimensionnel.
Ainsi, la plus archaïque des identification, l’identification adhésive, qui se retrouve dans l’autisme de manière fréquente, a, elle, à voir avec une perception bidimensionnelle du monde.
L’identification adhésive (Esther Bick) produit un type de dépendance par « collage », où l’existence séparée de l’objet n’est pas reconnue. Il y a eu échec de la formation du concept d’espace interne, l’introjection est impossible, l’identification aux « objets parlants » est bloquée. L’identification adhésive est identification aux fonctions corporelles plutôt que mentales des objets.
Dans ses manifestations, on peut retenir par exemple l’utilisation de la main de l’adulte comme un prolongement du corps propre.
On retrouve également tous les phénomènes de réaction au refus de l’omnipotence : l’enfant considérant que l’adulte est en continuité avec lui-même, il lui parait naturel que ses volontés soient réalisées par l’adulte ; dès lors un refus de l’adulte est vécu comme un arrachement, comme un rejet pur et simple. L’effondrement consécutif peut conduire à un retrait autistique plus marqué, parfois considéré à tort comme bénin du fait de sa discrétion.
Cette discrétion se distingue donc radicalement de la réaction de l’enfant en identification projective qui « expérimentera le refus de sa tyrannie comme une menace pour son omnipotence et redoublera d’efforts (…) »[10].


b- La relation à l’objet maternel

D’un point de vue économique, Meltzer note que les enfants autistes ont une « perméabilité primitive au émotions des autres »[11]. Cette sensibilité particulièrement accrue aux états mentaux de l’autre, ils la laissent voir par leur propension à sembler ressentir ce que l’autre ressent ; Meltzer parle de ce phénomène sous le terme de « souci dépressif pour l’autre »[12], ce qui ne recouvre pas une identification mais plutôt un mode de ressenti par continuité, par adhésivité.
De même l’autre semble, pour l’autiste, aussi perméable aux émotions ; tout élément de réalité tendant à montrer le contraire est ressenti comme rejet. Il y a là un effet de l’absence de la fonction contenante, du défaut des barrières, de l’objet comme du self.
Par ailleurs le comportement des enfants autistes laisse voir qu’ils veulent absolument être débarrassés de tous les rivaux -autres bébés de la mère- pour une possession sans compromis de l’objet maternel. Cependant Meltzer ne juge pas le comportement destructif qui s’observe dans leurs efforts pour conserver cette possession comme une marque de sadisme, puisque ces sujets sont en deçà de l’identification projective. Dans la même perspective la persécution qui s’observe chez des enfants fonctionnant en identification projective est absente chez ces enfants.
Pour Meltzer il s’agit d’une « possession joyeuse de l’objet maternel »[13], alliée à une « sensualité » particulièrement accrue, ce qui est un mode de relation à l’objet qui passe particulièrement par la recherche du contact corporel et plus spécifiquement de « peau à peau ».



[1] MELTZER, D. et al. (1975). Explorations dans le monde de l’autisme. Paris : Payot, 2002, p.30
[2] Ibid. p.253
[3] Ibid. p.262
[4] Ibid. p.263
[5] Ibid. p.270
[6] Meltzer rapproche le produit du démantèlement des objets bizarres de Bion. Remarquons cependant que ceux-ci sont présentés par Bion comme le produit d’un clivage actif dans lequel la pulsion de mort est à l’œuvre.
[7] Cf. Première partie V-
[8] Cf. Première partie II-
[9] MELTZER, D. et al. (1975). Explorations dans le monde de l’autisme. Paris : Payot, 2002.
[10] Ibid. p.285
[11] Ibid. p. 27
[12] Ibid. p. 28
[13] Ibid. p. 28

vendredi, septembre 29, 2006

La psychose infantile selon Frances Tustin : dépression psychotique et objets autistiques


Pour Frances Tustin, l’autisme est à la fois un stade primaire du développement et un état pathologique grave (ce qui la rapproche ici de Margaret Mahler[1]). C’est par l’étude de l’autisme en tant qu’entité clinique pathologique qu’elle a pu déduire ses conceptions sur l’autisme primaire normal, et reconstituer des éléments psychopathologiques susceptibles d’amener à la constitution d’un autisme anormal.


1- La relation d’objet précoce et la dépression psychotique

Selon Frances Tustin, dans une perspective qui se rapproche des conceptions de Margaret Mahler, la première période du développement normal de l’enfant est de type autistique. L’autisme primaire normal, selon son appellation, se caractérise par une absence de conscience du monde extérieur et en particulier de la séparation existant entre le nouveau-né et les objets extérieurs, dont, au premier plan, la mère. Les objets ne sont pas différenciés du self.
Frances Tustin considère que le nouveau-né peut entretenir cette illusion par l’intermédiaire des formes innées : une forme innée est une forme d’une zone érogène qui coïncide avec la forme d’un objet (par exemple le mamelon a une forme innée qui sera recherchée par la langue pour la compléter). Le nouveau-né, dont la langue recherche naturellement la forme innée du mamelon, peut, lorsque les deux se rencontrent maintenir l’illusion que les deux sont en continuité.

C’est la mère qui joue un rôle décisif dans le passage de ce stade aux stades ultérieurs du développement. En effet c’est, ici encore, de la qualité de la situation de holding et les éléments que Winnicott a décrit comme l’accompagnant (handling, object presenting) que dépend selon Frances Tustin le maintien de l’illusion de continuité. C’est en particulier par la présentation du « sein réel juste là où l’enfant est prêt à le créer, et au bon moment »[2], que peut se préserver l’illusion de la continuité mère-enfant.
A partir du moment où il y a indistinction du self et de l’objet, la perte de l’objet à ce stade se traduit par des effets caractéristiques. Sur ce point, Frances Tustin reprend à son compte cette constatation de Winnicott : lorsque la séparation d’avec le sein a lieu trop vite, avant que le sujet ait l’équipement affectif pour faire face à cette perte, la perte du sein est également perte de certains aspects de la bouche qui disparaissent en même temps que la mère et le sein. « Quelques mois plus tard, cette perte de la mère ne serait qu’une perte d’objet, sans perte d’une partie du sujet »[3]. Frances Tustin parle alors de frustration orale précoce et traumatisante.
Dès lors c’est l’arrachement de l’objet oral comme faisant partie du corps de l’enfant qui est à l’origine de la dépression psychotique.

Cela n’implique pas pour autant que l’objet soit manquant, au contraire. Le cas présent correspond à un stade en deçà d’une élaboration de la perte de l’objet telle qu’on peut la rencontrer à des stades moins archaïques du développement libidinal, soit la position dépressive kleinienne[4].
Frances Tustin[5] considère, après Bion[6] que, pour que se forme l’image mentale du sein absent, il faut que le sujet tolère la frustration entraînée par l’absence du sein : l’activité mentale commence lorsque « le sein désiré » est perçu comme une « idée du sein absent » et non comme un « mauvais sein présent ».
Ainsi dans le cas de l’autisme, le sein désiré est perçu comme présence d’un mauvais sein, ce qui empêche le développement de la pensée. Pour Frances Tustin, l’arrachement de l’objet, qui revient à une situation de « non-sein » a été vécu trop tôt par le sujet autiste[7], à un moment où il n’a pas encore vécu suffisamment de « bon sein » pour pouvoir tolérer le « non sein ».
Le sujet n’accède donc pas à l’idée de l’absence de l’objet mais reste sur la perception de la présence d’un objet persécuteur, sous la forme de substance corporelle, partie du corps propre. Dès lors la colère est considérée par Frances Tustin comme la tentative d’expulsion de ce mauvais objet interne. Après ces colères s’exprime la peur qu’une partie du corps propre soit « tombé dehors ».

Dans un des exemples cliniques cités par Frances Tustin (cas de John[8]), elle considère, citant les propres propos de John, que « l’absence est le ‘‘plus-là’’ (goneness), le ‘‘plus-là’’ est une chose cassée, un ‘‘trou noir’’ plein de ‘‘méchants piquants’’. »
L’absence parait donc vécue par le sujet comme l’introduction dans son corps d’un objet cassé et irréparable (« méchants piquants »). D’après Frances Tustin, cela ne se présente pas pour John sous forme de pensées ; il a l’impression d’ingérer l’objet cassé dans son corps : « la peine causée par la perte semble plus corporelle que mentale »[9]. Pareillement lors de ses colères explosives tentant d’expulser l’objet, l’enfant semble craindre qu’une partie de son corps soit tombée ; ainsi John vérifie que son pénis est toujours là (ce qui n’est pas une angoisse de castration puisque c’est l’organe réel qui est en jeu.)
Dans le traitement de John, il apparaît une dichotomie entre deux registres, ce qui est « gentil » (doux, mou, réconfortant), et ce qui est « méchant » (rugueux, dur, inquiétant). Dès lors Frances Tustin relève que la « gentillesse » est ce qui peut être « modelé selon les formes innées et semble ainsi en continuité avec la substance corporelle (…) ; la « méchanceté » est la matière dure qui ne se laisse pas modeler pour paraître partie intégrante du corps »[10] . Le monde extérieur (« non-moi ») est appréhendé sur le mode de rupture de la continuité corporelle, dommage physique, trou : c’est ce que Frances Tustin désigne comme la dépression psychotique.

Enfin, s’inscrivant toujours dans le courant post-kleinien, Frances Tustin reprend également l’importance d’une identification empathique de la mère, sous forme de sa capacité de rêverie et de sa capacité à assurer la fonction de contenant pour l’enfant. En effet la prise de conscience progressive de la séparation s’accompagne de sensations corporelles de déplaisir pour le sujet, qui amènent des décharges de sa part. C’est de la capacité de la mère à recevoir et accueillir ces décharges que dépend la constitution pour l’enfant d’un objet interne contenant qui se substitue à la continuité corporelle.
Cependant Tustin note que les attaques de ce type peuvent être mal supportées par la mère, ce qui peut dès lors entraver sa capacité de holding corporel aussi bien que psychique (distraction maternelle). Du côté de l’enfant, les réactions peuvent aller dans le sens d’une tentative d’entretenir d’autant plus l’illusion de continuité. Cette illusion toute puissante, lorsqu’elle est menacée dans des moments de séparation, conduit à un sentiment de terreur dont l’enfant se défend en se recentrant sur les sensations de son propre corps. C’est le cas de John, qui, ayant été confronté à ces mécanismes, reste dans un abord de l’environnement comme indifférencié de son propre corps, et tente indéfiniment de modeler les objets selon des formes innées.


2- Construction de la « carapace »

Frances Tustin perçoit les phénomènes conduisant à l’autisme comme un processus cyclique. La séparation corporelle provoque un choc, et constitue un moment d’effroi où l’enfant se perçoit comme plein de substances empoisonnées. Cela entraîne une explosion, (crises de colère, etc.) dans une tentative pour éjecter ce mauvais objet présent, phénomène qui peut d’ailleurs être perçu par le sujet comme une expulsion réelle d’une partie du corps propre, avec toute l’angoisse qui peut accompagner une telle sensation. Dans une tentative pour réintégrer cette partie expulsée, et l’objet dont il n’a pu symboliser la séparation, l’enfant se recouvre d’éléments inanimés qui forment une enveloppe.
La répétition de ce processus conduit l’enfant à vivre en permanence muni de cette enveloppe, que Frances Tustin dénomme « carapace », « coquille protectrice » (d’où le terme d’ « enfants-crustacés » qui désigne ces sujets). C’est de cette carapace que relèvent par exemple la tension musculaire permanente de certains sujets autistes, les bulles de salive continuelles, la rétention de selles, etc.
La « carapace » est donc ici une fonction analogue à la « seconde peau psychique » décrite par Esther Bick. De même ici c’est du fait d’une intériorisation insuffisante d’expériences apaisantes et sécurisantes avec la mère, que découle une incapacité de contenance intrapsychique de l’objet. En terme plus strictement kleiniens, il s’agit donc ici d’un impossible passage à la position dépressive avec une absence d’accès à l’objet total.


3- Objets autistiques

Ce que Frances Tustin nomme objets autistiques[11] correspond soit à des parties du corps de l’enfant soit à des parties du monde extérieur qui sont perçus comme non distincts du moi. Au départ, ce sont les objets oraux : sein, bavette etc.
Normalement, ces objets doivent laisser la place à des objets transitionnels. Il existe deux cas principaux dans lesquels l’objet transitionnel n’apparaît pas : soit la situation nourricière a constitué une expérience interne sécurisante et satisfaisante, auquel cas l’enfant n’a pas besoin du passage par l’objet transitionnel, il peut investir directement les objets extérieurs ; soit le maintien des objets autistiques empêche les processus transitionnels.
Or c’est quand la « frustration » (au sens de l’arrachement de l’objet qui n’a pas été élaboré comme séparé du corps propre) devient intolérable, que les objets sont utilisés de manière autistique, venant ainsi à la place de cet objet non séparé du sujet. Les objets utilisés de manière autistique sont donc considérés par le sujet comme parties intégrantes du corps et comme choses, ce qui permet d’exclure la frustration : « les objets autistiques « moi » doivent éloigner le « non moi » dangereux ». Chez les sujets avec autisme pathologique, ces objets peuvent cliniquement se révéler lorsque l’enfant tète sa langue, retient ses selles, fait des bulles de salive. Ils font donc partie de la « carapace » autistique.
Outre le cas d’une privation trop précoce du mamelon, Tustin considère que l’apparition d’objets autistiques anormaux peut être également due à une utilisation autistique trop prolongé du mamelon.


4- Une classification des systèmes d’autisme pathologique

Ces différents éléments psychopathologiques se retrouvent dans différents tableaux cliniques que dégage Frances Tustin et qui sont au nombre de trois. Nous précisons pour chaque catégorie le nom d’un enfant dont Frances Tustin évoque le cas : nous reviendrons plus loin sur le traitement de ces enfants[12].


a- Autisme Primaire Anormal (APA : Tom)

Frances Tustin considère que l’APA est un prolongement de l’autisme primaire normal, soit par carence de soins soit à cause de déficiences innées. « Cet état se caractérise par une différenciation très faible au niveau affectif, une conscience vague de la séparation corporelle, de l’image du corps, de l’identité et de la vie personnelle »[13].
Ces enfants utilisent encore tardivement des parties de leur corps propre comme objets autistiques (poing, doigt). Ils ne font quasiment pas de distinction entre animé et inanimé. La différenciation d’avec la mère est quasi absente.
Le corps n’a pas de tenue, il est « mou, flasque », ce qui mène Frances Tustin à les qualifier d’ « enfants amibes ». La pensée est présente par « îlots », le langage est anarchique ou incompréhensible[14].


b- Autisme Secondaire à Carapace (ASC : John, David)

Frances Tustin rapproche cette entité clinique de l’autisme infantile précoce.
Elle considère que l’ASC est le produit d’un arrêt précoce du développement.
D’un point de vue corporel, la carapace permet de maintenir l’illusion d’un enveloppement corporel par la mère. Ces enfants donnent l’impression d’être « enveloppés en eux-mêmes ». Les séparations se font sans un regard en arrière.
La carapace assure une fonction de cohésion pour ces enfants dont la personnalité a du être intégrée à un moment trop précoce du développement.
L’illusion de continuité avec l’extérieur mène l’enfant à se servir des objets extérieurs comme s’ils faisaient partie de lui-même, dans une tentative de rejeter la dépression psychotique (« en trou »). Les objets prévalents sont des objets autistiques de l’extérieur (objets mécaniques durs). Il ne semble pas y a avoir de discrimination entre objets animés et inanimés.
Il existe un clivage entre le moi bon et non-moi persécuteur, et donc rejeté. La carapace permet de masquer ce « non-moi » terrifiant. Dès lors, ces enfants fuient le contact physique, le regard voire même la voix.
Ils n’ont que peu ou pas d’activité fantasmatique ; l’imagination se limite aux parties du corps, aux fonctions et aux orifices corporels. Il existe en outre une inhibition de la pensée. Ces enfants donnent l’impression d’être vides ; ils sont souvent mutiques ou écholaliques.
Enfin il existe une tendance à tout ritualiser, une dépendance à une routine établie. Cette recherche de l’absence de changement est un autre aspect de la « carapace ».
En psychothérapie, ils en viennent à un objet global indifférencié ou un objet cassé.


c- Autisme secondaire régressif (ASR1 : Toby, Paul ; ASR2 : Ralph)

Frances Tustin rapproche cette entité clinique de la schizophrénie infantile.
Elle considère que l’ASR est le produit d’une régression du développement.
Par rapport à l’ASC, la protection contre le « non-moi » terrifiant se faire par dispersion, clivage en parties minuscules qui nous semble se rapprocher des développements de Bion sur la schizophrénie. Dès lors la personnalité est mal structurée, « incohérente et confuse ».
La prévalence d’une identification projective pathologique, comme défense contre le choc de la séparation corporelle et contre la dépression qui en découle, conduit à une fragmentation du moi et de l’objet.
La relation d’objet est marquée par une persistance d’objets transitionnels à un âge où ils devraient être abandonnés. La séparation peut être impossible avec la mère ou être aidée par l’existence d’un objet transitionnel.
La distinction entre animé et inanimé, personnes et choses, est mal faite, ainsi que celle entre bon objet et mauvais objet.
L’activité fantasmatique est bizarre, souvent liée aux fonctions corporelles. La pensée est confuse, le langage également, il est pauvre, parfois dénué de sens.
Au cours de la psychothérapie, ils en viennent à un objet en miettes, un objet bizarre, un objet constitué de morceaux mal assemblés.
Frances Tustin distingue l’ASR (1) où la personnalité est clivée en deux parties, et l’ASR (2), évolution de l’ASR (1), où la personnalité est clivée en multiples fragments, désintégrée.







[1] Frances Tustin réalise ainsi un rapprochement entre le courant post-kleinien anglais (elle était élève de Bion) et un abord de la psychose dérivé de l’ego-psychology américaine.
[2] WINNICOTT, D.W.W. (1951-1953). « Objets transitionnels et phénomènes transitionnels ». Jeu et réalité. Paris : Gallimard, 2000, p. 21
[3] D.W.Winnicott, cité par TUSTIN, F. (1972). Autisme et psychose de l’enfant. Paris : Editions du Seuil, 1977, p. 14
[4] Tout autant que l’extraction de l’objet a chez Lacan et l’expérience du stade du miroir.
[5] Ibid. p. 176
[6] Cf. Première partie II-
[7] En particulier dans l’autisme secondaire à carapace
[8] Ibid. p. 31
[9] Ibid. p. 32
[10] Ibid. p. 33
[11] Ibid. p. 67-75
[12] Cf. Deuxième partie, IV-
[13] Ibid. p. 101
[14] Ibid. p. 102-105

jeudi, septembre 28, 2006

Les peaux psychiques selon Esther Bick

Esther Bick[1] tente de concevoir une sorte d’histoire naturelle des espaces psychiques en introduisant le concept de peau psychique. La première peau psychique devient une fonction dont l’établissement est primordial pour la constitution d’un self intégré.
Ses conceptions vont être largement reprises par la suite, et notamment, dans le cadre de cette étude, par F. Tustin et D. Meltzer.

Reprenant les données des auteurs post-kleiniens qui la précèdent, Esther Bick considère que c’est l’expérience primordiale du nouveau-né dans sa relation à la mère conditionne la constitution d’une unité de la personnalité : le holding maternel (manière de la mère de tenir, de parler à l’enfant, son odeur familière, etc.) ainsi que l’expérience apaisante du mamelon dans la bouche, sont à la base de la fonction contenante qui tient rassemblées les parties de la personnalité. La fonction de liaison entre les parties du self est ici considérée comme expérimentée passivement dans la relation à la mère.
Selon Esther Bick cette fonction contenante est expérimentée comme une peau. C’est l’introjection de cette peau, de cette fonction contenante, qui permet la création d’un espace psychique intérieur. Une fois cette peau psychique constituée par introjection, elle délimite un espace interne qui contiendra lui-même les introjections ultérieures. C’est donc le premier espace où vont venir se loger les objets internes introjectés.
Par la même occasion, du fait de cette frontière, se trouve également délimité l’espace externe au self. C’est à partir de ce moment, selon Esther Bick, que peut s’opérer le premier clivage et idéalisation du self et de l’objet décrits par Melanie Klein.
La constitution de la première peau psychique permet le début de l’intégration, c'est-à-dire la structuration d’une unité du self, où le sujet s’expérimente comme un (l’état qui précède correspond à l’état de non-intégration ; la désintégration désigne un processus ultérieur qui résulte des opérations de clivage actif).
Les perturbations de cette fonction première peau peuvent entraîner la formation d’une deuxième peau. Dans un des cas cités par Esther Bick, Alice, l’absence de première peau psychique, de premier espace contenant découlant de l’absence de l’expérience du holding maternel entraîne la formation d’une deuxième peau de type musculaire avec hyperactivité, coups de poings etc., soit un substitut corporel, physique a une fonction normalement psychique. Nous allons retrouver dans la carapace décrite par Frances Tustin une dimension analogue.




[1] BICK, E. (1968). « L'expérience de la peau dans les relations d'objet précoces ». Les écrits de Martha Harris et Esther Bick. Larmor-Plage : Éditions du Hublot, 1998.

mercredi, septembre 27, 2006

Le génétisme de Margaret Mahler : autisme et psychose symbiotique


Dans une perspective génétique, Margaret Mahler[1] met en évidence plusieurs stades du développement infantile. Elle considère que c’est le mauvais déroulement d’un stade qui conduit à un état pathologique, et décrit donc pour chaque stade un tableau clinique de psychose infantile correspondant.


1- Les stades de développements selon Margaret Mahler


a- L’autisme normal

Les premières semaines de vie correspondent à ce que Margaret Mahler dénomme l’autisme normal, phase au cours de laquelle la satisfaction des besoins est perçue comme étant assurée par le nourrisson lui-même, dans une illusion de toute puissance autistique. A cette phase, la mère n’est pas perçue du tout, ses soins réduisant par exemple la faim n’étant pas distingués des efforts de l’enfant lui-même pour réduire sa tension interne déplaisante. Margaret Mahler assimile ce stade à une première phase du narcissisme primaire décrit par Freud, la seconde étant le stade symbiotique.


b- Le stade symbiotique

Le stade symbiotique du développement correspond selon Margaret Mahler à la période à partir du deuxième mois. Le terme de symbiose définit, par analogie avec le terme biologique, le type de la relation mère-enfant –du point de vue de l’enfant.
A ce stade, l’enfant est dans une dépendance absolue à l’égard de la mère. Il y a une « vague conscience » de l’objet de satisfaction des besoins, mais celui-ci est considéré par l’enfant comme faisant partie intégrante de lui-même. Le « je » ne se différencie pas encore du « non-je », l’intérieur et l’extérieur ne se différencient que peu à peu. L’unité symbiotique, telle que vécue par l’enfant comprend à la fois le corps et la psyché de l’enfant ainsi que la représentation de la mère. Il existe une illusion délirante, hallucinatoire de fusion de l’enfant à la mère avec frontières communes. Margaret Mahler signale que c’est à partir du troisième mois de vie que l’objet commence à être perçu comme objet partiel assouvissant les besoins.
A ce niveau, Margaret Mahler considère que le moi et le ça sont indifférenciés et représentent le réservoir de l’énergie primaire, composée de pulsions indifférenciées, libidinales (de vie) et agressives (de mort). Toute perception désagréable est projetée au delà de cette unité.
La psychose symbiotique de l’enfant constitue une régression à ce stade.
Au terme de la phase symbiotique, un certain nombre d’éléments vont permettre de progressivement aborder le processus de séparation-individuation.
Selon Margaret Mahler, un début de moi est présent à partir du moment où l’enfant est capable d’ « anticiper avec confiance la satisfaction »[2], par le biais de traces mnésiques de satisfaction. A partir du deuxième semestre de la première année, le partenaire symbiotique n’est plus interchangeable, il existe alors à proprement parler une relation symbiotique avec la mère. Chaque fois que survient une détresse, d’origine interne ou externe, l’enfant a recours au partenaire symbiotique pour l’apaiser, ce qui contribue à la mise en place de la fonction de pare-excitation de la mère. Margaret Mahler, reprenant ici des notions empruntées à Winnicott, considère que « l’attitude de maintien (holding) du partenaire maternel, sa préoccupation maternelle primaire est l’organisateur symbiotique ».[3]
Notons qu’on peut reconnaître dans cette phase symbiotique une conception génétique de faits cliniques apparentés à ceux repérables dans la position schizo-paranoïde kleinienne.


c- Séparation-individuation

Selon Margaret Mahler, c’est donc grâce au holding maternel que le processus de séparation-individuation peut se mettre en place. Celui-ci se déroule selon plusieurs phases.

Du 10ème au 16ème mois, alors que jusqu’à présent l’attention du nourrisson était essentiellement tournée vers les sensations internes, il commence à porter son attention sur les éléments extérieurs à la dyade, en se reportant sans cesse au visage maternel.
Durant cette période, la structuration du moi est favorisée par l’alternance de gratification et de frustration. La mère reste le partenaire symbiotique (« moi auxiliaire »[4]), elle est le garant que la détresse interne ne dépasse pas un seuil trop élevé, assurant ainsi sa fonction de pare-excitation. C’est ici que se situe selon Margaret Mahler le point de fixation des mécanismes « comme si » et des personnalités schizoïdes.

Du 16ème au 18ème mois, l’enfant est à l’acmé d’un sentiment de toute puissance lié à la fois à la symbiose mère-enfant encore active, et à la sensation d’autonomie nouvelle, en particulier liée à l’acquisition de la marche. C’est la période des essais.
L’enfant, par ses capacités locomotrices, peut s’éloigner peu à peu de la mère, et en même temps c’est la présence émotionnelle de la mère à proximité qui permet que « l’investissement se retire de la sphère symbiotique pour se fixer sur les appareils autonomes du self et les fonctions du moi -locomotion, perception, apprentissage »[5].
Dans cette période, de par cet éloignement physique progressif, l’enfant est confronté progressivement à des menaces minimes de perte d’objet, le plaisir dans le fonctionnement autonome est considéré comme permettant de dépasser l’angoisse de séparation suscitée à chaque pallier.

Au 18ème mois, le moi a acquis une certaine maturation : sur le plan cognitif, l’enfant a la conscience de la permanence des objets (Piaget) et accède dès lors à une intelligence capable de représentation (et non plus seulement sensorimotrice).
Sur le plan libidinal, c’est le début des identifications du moi aux parents, donc le début du processus d’internalisation (Hartmann) des imagos parentales, qui va se poursuivre pendant les 18 mois suivants. Durant cette période, la certitude délirante de la non-séparation d’avec la mère tombe peu à peu, de même que la surestimation omnipotente qu’a l’enfant de ses propres capacités. Cette période de perte constitue donc une phase de vulnérabilité en particulier pour l’estime de soi de l’enfant –on peut y reconnaître une version développementale de la position dépressive kleinienne.
Au terme de cette phase, le sujet possède des objets internes, au plan cognitif et libidinal, il est devenu peu à peu conscient de la séparation de son corps, de la différenciation de son moi et l’enfant a acquis une certaine conscience de son entité et identité.

Notons que ce qui signe la divergence radicale entre cette description et la description kleinienne de positions, comme d’ailleurs, nous le verrons, avec la question de la séparation et d’accès au manque dans l’Autre chez Lacan, c’est le point de vue développemental qui fige les modalités de relation au partenaire privilégié et à l’objet dans une chronologie jalonnées d’étapes. A l’opposé Melanie Klein considère que chez tout sujet sont présentes des relations d’objet du type schizo-paranoïde et dépressif, tandis que Lacan ne distingue pas une modalité univoque de relation d’objet pouvant mener au manque dans l’Autre, situant l’accès à celui-ci dans la dialectique de la demande et du désir prise dans le langage.


2- La pathologie

Si, au début des années 50, Margaret Mahler considère que l’autisme infantile et la psychose symbiotique constituent deux entités cliniques distinctes, elle revient à la fin des années 60 sur cette conception et souligne qu’on retrouve en clinique, plutôt qu’une distinction nette, une prédominance des mécanismes propres à l’un ou l’autre pôle. Elle remarque que « à l’âge de trois ans et demi ou quatre ans, les deux schèmes, autistique et symbiotique, se retrouvent dans la majorité des cas »[6]. Elle remarque d’ailleurs l’existence de moments de régression autistique chez des enfants situés sur un registre plutôt symbiotique, que ce soit dans l’évolution spontanée ou dans la progression de la thérapie.


a- L’autisme infantile

Le syndrome autistique est considéré par Margaret Mahler comme une régression ou une fixation à la phase autistique normale.
Dans ce contexte, elle retrouve une non-différenciation entre le self et les objets inanimés de l’environnement. La difficulté de la mère à établir un contact avec l’enfant et l’attachement de celui-ci à des objets inertes témoigne de ce mécanisme. Le motif en est que « l’enfant autistique s’avère incapable d’utiliser les fonctions du moi auxiliaire exécutif du partenaire (symbiotique), la mère, pour s’orienter dans le monde extérieur et intérieur »[7].
Margaret Mahler considère que la symptomatologie dès lors présente (immuabilité, stéréotypies, intérêt restreint pour un objet, intolérance au changement) est une manière de tolérer les stimuli externes et internes en l’absence du support du moi auxiliaire maternel. Fonctionner sans ce support amène le sujet vers un désinvestissement libidinal global de la réalité externe et interne, le fonctionnement psychique restant sur une non-différenciation du moi et du ça ainsi que du self et de l’objet.
De ce retrait de libido, il ressort que l’alimentation comme l’apprentissage de la propreté (qui ne sont souvent pas en défaut dans l’autisme) se font mécaniquement, hors du lien affectif à la mère par lequel se fait normalement la succession des stades du développement libidinal[8].


b- Psychose symbiotique

La psychose dite symbiotique constitue une forme de fixation ou régression au stade symbiotique, avec un certain degré d’échec du processus de séparation-individuation.
C’est donc au stade de la perception d’un objet partiel satisfaisant de manière fiable la tension interne que s’interrompt le développement. Margaret Mahler formule plusieurs hypothèses quant aux motifs de cette fixation : réaction extrême aux échecs de la période des essais ; expérience traumatique au moment où s’amorce la séparation individuation (séparation brutale du partenaire symbiotique, etc.) ; défaut d’utilisation du partenaire maternant pendant la phase symbiotique d’où une mauvaise internalisation.

Dans la psychose symbiotique, la représentation de la mère est fusionnée au self, donc non séparée. Elle participe à l’illusion de toute puissance de l’enfant.
Tant que la mère réelle reste proche de l’enfant, ceci peut ne pas se remarquer, mais c’est dans les moments de séparation, où la nécessité d’un fonctionnement indépendant se fait ressentir, que le trouble se révéle : l’enfant manifeste alors sa détresse par des réactions de panique. Il montre ainsi l’échec de l’internalisation de l’objet maternant (donc de la fonction pare-excitation), remplacé par une persistance de la fusion à celui-ci. Il y a non-différenciation du self et de la mère, et le sujet nécessite, pour survivre, la mère réelle. Il y a donc une impossibilité pour le self d’affronter le monde comme individu distinct : l’univers reste hostile et menaçant tant que le sujet reste seul.

Afin de maintenir cette illusion délirante de fusion à la mère, l’enfant a recours à des comportements spécifiques, en particulier une tentative de maîtrise omnipotente de l’objet maternel. « On peut observer certaine tentative d’extérioriser l’unité duelle toute puissante, ce qui constitue un délire projeté dans le monde extérieur ; il s’agira par exemple d’obliger la mère à agir comme si elle était dans la réalité une extension du propre corps de l’enfant. »[9]
De la même manière, ce phénomène se constate dans la relation que ces enfants établissent éventuellement au thérapeute : ils se présentent comme tentant de fondre leur corps au corps de l’autre.
Le risque de cette fusion à l’autre, si l’autre manifeste une volonté propre qui signifie à l’enfant l’échec de son contrôle omnipotent de l’objet, est qu’elle mène à une « angoisse de la désintégration, de la perte totale de l’entité et de l’identité, c'est-à-dire du réengloutissement par l’objet symbiotique » : le sujet éprouve une « terreur de dissolution du self (perte des frontières) en une unité duelle investie d’agressivité sur laquelle l’enfant ne peut exercer un contrôle magique. »[10]







[1] MAHLER, M. (1970). Psychose infantile. Paris, Payot, 2001, 363 p.
[2] Ibid. p.35.
[3] Ibid. p.34
[4] Ibid. p.40
[5] Ibid. p. 44
[6] Ibid. p. 114
[7] Ibid. p. 103
[8] D’un point de vue lacanien on peut dire qu’il n’y a pas de prise de la demande sur le corps chez ces sujets.
[9] Ibid. p. 118
[10] Ibid. p. 119

lundi, septembre 25, 2006

L'équation symbolique : une dimension de la psychose selon Hanna Segal


Hanna Segal[1] prend appui sur la théorie du symbolisme d’Ernest Jones[2], dont elle relève essentiellement cet aspect, que le symbole est ce qui vient représenter un conflit intrapsychique qui a été refoulé ; que la symbolisation se fait à un niveau inconscient, et que son produit, le symbole, est la forme accessible au conscient qui vient remplacer l’idée refoulée, donc inconsciente.
Jones différencie la symbolisation de l’identification : selon lui, la sublimation nécessite une modification qualitative de l’affect lié à l’idée refoulée, c'est-à-dire que la sublimation va s’accompagner, disons, de plaisir plutôt que d’angoisse, tandis que le symbole viendrait remplacer l’idée mais sans modification de l’affect. Sur cet aspect, Hanna Segal, suivant Melanie Klein, est en désaccord avec Jones.
Melanie Klein, en effet, considère, nous l’avons vu, que c’est l’identification des objets du monde aux objets maternels qui ouvre la possibilité qu’ils viennent les symboliser. Quand le plaisir dans le rapport au corps maternel cède la place à l’angoisse, l’enfant déplace le plaisir sur les objets du monde qui symbolisent les objets maternels : il y a donc un aspect de sublimation qui accompagne le processus de symbolisation. « Ensuite lorsque le refoulement commence à agir et que le passage de l’identification à la formation du symbole s’est produit, c’est ce dernier processus qui offre à la libido la possibilité d’être déplacée sur d’autres objets et d’autres activités relevant des instincts de conservation, et qui n’avaient pas à l’origine valeur de plaisir. Nous arrivons alors au mécanisme de la sublimation. »[3]

Hanna Segal souligne que la formation du symbole prend sa source dans l’identification projective. En effet, avant que le sujet ne détourne son intérêt des objets maternels, c’est l’identification projective qui prévaut dans son rapport au sein. Hanna Segal considère donc que l’identification de l’objet aux parties projetées du sujet (identification projective) est un précédent à l’identification d’un objet à un autre (symbolisation).
A l’origine, le sujet ne parvient pas à reconnaître ce qui est du moi et ce qui est de l’objet, ce qui est de la projection et ce qui est de la réalité : à ce niveau, il n’y a pas de distinction entre le symbole (l’objet comme représentant une partie du moi, l’objet identifié à la partie projetée du moi -par identification projective) et l’objet (l’objet réel).
Ce phénomène est ce qu’Hanna Segal nomme l’équation symbolique. Ce phénomène se retrouve chez tout sujet : il est à la base du véritable symbolisme qui identifiera les objets les uns aux autres. Cependant la fixation au point où l’équation symbolique est prévalente caractérise selon Hanna Segal la psychose. L’équation symbolique, comme équation entre l’objet et le symbole, est en effet à « la base de la pensée concrète du schizophrène »[4].

Hanna Segal considère que le déni de la perte de l’objet idéal dans la position schizo-paranoïde s’appuie sur des équations symboliques. En effet lorsque l’objet est absent, le sujet éprouve une frustration de la part de l’objet, et il identifie l’objet aux mauvaises parties qu’il y projette (soit le déplaisir de la frustration). L’objet « symbolise » alors les mauvaises projections du sujet ; cela se traduit par l’idée d’un mauvais objet présent, qui se substitue à l’élaboration de son absence. De cette manière, l’objet est comme présent en permanence, non différencié du « symbole » de la mauvaise ou de la bonne partie du moi, et la perte n’a pas à être surmontée.
A contrario dans la position dépressive, l’objet va pouvoir être remplacé par ce qui le symbolise dans le monde externe, ce qui permet de supporter sa perte, de tolérer son absence en la sublimant. Ce n’est donc qu’à partir de la position dépressive que les équations symboliques peuvent être abandonnées pour laisser la place à la formation de symboles.

L’équation symbolique entraîne pour le schizophrène une difficulté à la communication avec autrui dans la mesure où les mots peuvent être ressentis comme des objets. Hanna Segal souligne de plus que le sujet schizophrène a une difficulté particulière d’accès à son inconscient -donc de « communication interne »- (contrairement au sujet non psychotique, qui est en communication avec son inconscient dans la mesure où les symboles viennent pour lui comme représentation du conflit refoulé). Cette incapacité du sujet schizophrène est à la base d’une difficulté à la pensée verbale dans la mesure où « toute pensée verbale est une communication interne au moyen de symboles –de mots »[5]

Notons que plus tard[6], Hanna Segal complète sa théorie des équations symboliques à la lumière de la théorie de Bion. Elle considère alors que c’est la persistance des éléments bêta qui conduit à la formation de symboles concrets, et que c’est donc le défaut d’introjection de l’objet maternel comme contenant, c'est-à-dire d’introjection de la fonction alpha maternelle, qui cause la persistance des équations symboliques.




[1] SEGAL, H. (1957). « Notes sur la formation des symboles ». Délire et créativité. Paris : Des femmes, 1987, p. 93-122.
[2] JONES, E. (1916). « La théorie du symbolisme ». Théorie et pratique de la psychanalyse. Paris : Payot, 1969, p.82-131.
[3] KLEIN, M. (1923). « L’analyse des jeunes enfants ». Essais de psychanalyse. Paris : Payot, 1968, p. 119.
[4] SEGAL, H. (1957). Ibid. p.100.
[5] Ibid. p.108.
[6] SEGAL, H. (1981). « La fonction des rêves ». Délire et créativité. Paris : Des femmes, 1987, p. 161-162.

dimanche, septembre 24, 2006

Apports de W.R. Bion à la psychopathologie des psychoses


Les éléments alpha et bêta, leurs destins

Bion reprend de Freud[1], le modèle d’un appareil psychique où la conscience joue le rôle d’interface, d’organe de perception périphérique, en contact avec la réalité interne et la réalité externe.
Les éléments bêta sont décrits par Bion comme des impressions sensorielles brutes (venant du dehors), ou des données émotionnelles brutes (venant du dedans). Ces impressions, sensations sont brutes c’est à dire qu’elles n’ont pas été traitées pour être utilisées par l’appareil psychique. Normalement, ces éléments bêta doivent être convertis par la fonction alpha en éléments alpha, qui seuls sont propres à être pensés et donc utilisés, maniés, assemblés par l’appareil psychique. Si donc les éléments bêta sont des impressions ou sensations brutes, les éléments alpha sont, eux, le matériau de base de la pensée. Sans eux, la pensée ne peut se produire.
Par exemple, en ce qui concerne le rêve, c’est la transformation de l’expérience émotionnelle du rêve (éléments bêta) en « pensées oniriques » qui va permettre si le sujet se réveille qu’il formule un récit de son rêve.
« Les éléments alpha comprennent des images visuelles, des schèmes auditifs, des schèmes olfactifs, et ils sont susceptibles d’être employés dans la pensée vigile inconsciente, les rêves, la barrière de contact, la mémoire. »[2]
En revanche, si la fonction alpha est en défaut, ce qui peut se produire dans la psychose, le sujet a affaire directement avec les éléments bêta, qui ne sont pas utilisables pour la pensée, c'est-à-dire aux émotions et aux impressions des sens brutes. « Contrairement aux éléments alpha, les éléments bêta ne sont pas ressentis comme des phénomènes mais comme des choses en soi. »[3] Dès lors le vécu des éléments bêta à l’intérieur du self donne le sentiment d’une présence physique, tel un corps étranger inexpulsable. Hanna Segal note d’ailleurs que ce point de vue « prolonge le point de vue kleinien suivant lequel l’enfant éprouve la faim comme un mauvais sein intérieur qui doit être expulsé. »[4]

Lors du développement du petit sujet, la fonction alpha est préalablement effectuée par la mère. En effet les éléments bêta vont être projetés par le sujet dans le psychisme de la mère. C’est l’appareil à penser les pensées de la mère, qui, par sa capacité à exercer sa fonction alpha sur les éléments bêta de l’enfant, les transforme en éléments alpha que le sujet peut réintrojecter.
Outre l’accès à « penser ses pensées » que permet ce processus, le sujet en vient peu à peu à introjecter la fonction alpha de la mère pour se constituer lui-même une fonction alpha autonome et ne plus dépendre de l’autre pour transformer les éléments bêta.
Cette fonction alpha de la mère recouvre également ce que Bion a appelé la capacité de rêverie maternelle. L’analyste est appelé, au cours de la cure, à exercer sa capacité de rêverie qui est à la source de ses interprétations.
Il y a donc dans cette description une complexification -avec un abord particulier de la construction de la pensée- de la notion kleinienne d’introjection du bon objet complet comme rendant possible l’intégration du moi.


La psychose selon Bion

Pour Bion, la personnalité est, chez tout individu, constituée d’une partie psychotique et d’une partie non psychotique.
La partie psychotique naît d’un « clivage en fragments infimes de toute cette partie de la personnalité qui a trait à la prise de conscience de la réalité interne et externe, et sur une expulsion de ces fragments telle qu’ils pénètrent dans leurs objets ou sont engloutis par eux »[5].

La partie psychotique de la personnalité se définit par un fonctionnement pathologique de l’identification projective. Elle y est le mécanisme psychique prédominant.
Hors de ce fonctionnement pathologique, l’identification projective permet le développement de la communication avec autrui (une communication non symbolique visant à transmettre à autrui ce que ressent le sujet), de l’empathie avec l’objet (le moi se voit dans une autre personne), de la formation de symboles, facteurs qui seront à l’origine du développement des processus de pensée.
Or il peut y avoir échec de l’établissement de liens de communication primaire par identification projective entre la mère et l’enfant. Bion situe la cause essentielle de cet échec dans un excès inné de haine et d’envie du petit enfant à l’égard de sa mère, qui peut également être aggravé si la mère est peu réceptive. Cet échec de communication aboutit en tous cas à l’impossibilité pour le sujet de se débarrasser dans un contenant maternel de ses émotions primitives et violentes, ce qui entraîne le sentiment d’un désastre primitif ayant anéanti le contenant, ayant laissé l’enfant dans un état de panique psychotique.
C’est devant cette « terreur sans nom », faute d’un contenant externe pour recevoir émotions et objets, que le sujet a tendance, via la partie psychotique de la personnalité, à avoir recours préférentiellement au clivage de ces parties impossibles à expulser dans un contenant.
Dans ce contexte, la partie psychotique de la personnalité a une propension au recours à l’attaque des liens, qui est un avatar de la pulsion de mort freudienne aussi bien qu’une forme de clivage. La capacité de liaison du moi (du registre de la pulsion de vie et normalement effectuée par la conscience), l’attention (facteur de la fonction alpha) et le jugement, sont mis en défaut : il en résulte une forme de clivage du moi en multiples parties. Les chaînes de pensée embryonnaires venues de la partie non psychotique de la personnalité sont attaquées, et dès lors le processus de formation de la pensée est entravé. Les éléments formateurs des pensées ne peuvent être que juxtaposés, non plus liés, et la formation des symboles est inhibée.
Le sujet tente à nouveau de se débarrasser par projection de ces éléments non liés, clivés en petites parties. Cette projection se fait toujours sans contenant externe puisque l’expérience du contenant maternel recevant primitivement les projections a fait défaut, elle se fait donc librement à l’extérieur.
Ce sont donc autant de morceaux du moi, bribes de lien, parties de l’appareil perceptuel, restes du surmoi et d’objets externes, donc d’éléments bêta, qui sont projetés au dehors du self. Dès lors l’univers où vit le psychotique est formé de ces multiples fragments d’objets projetés et agglomérés que Bion a nommés objets bizarres. Dans cet univers, mots ou images flottent sans limites (puisque sans contenant), isolés, fragmentés ou agglomérés comme objets bizarres, formant un espace mental qui constitue l’état d’hallucinose (« hallucinosis »).
Dans cet état, les organes des sens ne servent plus à la perception mais à l’évacuation des objets, ce qui produit les hallucinations du psychotique. De même le langage a plus pour fonction d’évacuer les objets indésirables que de porter du sens. Dans l’hallucinose, il n’y a pas de symboles, il n’y a que des représentations de choses concrètes : c’est typiquement dans cet état que l’objet absent n’est pas représenté par un manque d’objet (donc symbolisé) mais par la présence d’un mauvais objet. L’hallucinose s’oppose radicalement, dans le mode de transformation et de fonctionnement psychique prédominant, à la pensée qui est propre à la personnalité non psychotique.



[1]FREUD, S. (1899). L’interprétation du rêve (Œuvres complètes, Tome IV). Paris : PUF, 2003, chapitre VII, p. 561-677.
[2]BION, W.R. (1962). Aux sources de l’expérience. Paris : PUF, 2003, p.43
[3] Ibid. p. 24
[4] SEGAL, H. (1964). Introduction à l’œuvre de Melanie Klein. Paris : PUF, 2000.
[5] BION, W.R. (1957). « Différenciation des personnalités psychotique et non psychotique ». Réflexion faite. Paris, PUF, 2001, p. 51.

samedi, septembre 23, 2006

Psychopathologie des psychoses infantiles selon Melanie Klein

Melanie Klein considère que tout sujet présente dès la première enfance des angoisses caractéristiques des psychoses, on trouve donc dans cette période les points de fixation de tous les troubles psychotiques.

Nature des premières relations d'objet : le sadisme

Le premier objet est le sein de la mère que le sujet clive en bon sein (gratificateur) et mauvais sein (frustrateur). L’origine de ce phénomène se situe dans le conflit initial entre pulsion de vie et pulsion de mort : l’enfant est d’emblée, dès la naissance, en proie au dualisme pulsionnel, de par les sensations de plaisir et de déplaisir qui se succèdent dans son expérience du monde. Or afin de détourner l’angoisse suscitée par le déplaisir et la pulsion de mort, le petit enfant est tout d’abord amené à la projeter dans le premier objet, le sein.
Du fait de cette prévalence initiale de la projection de la pulsion de mort, le stade le plus précoce du conflit oedipien est dominé par le sadisme. Cette période première, sadique, de l’Oedipe débute sous la forme du sadisme oral (sur le sein) et s’achève au moment où cesse la domination du sadisme anal.
Melanie Klein voit dans cette première phase sadique orale le point de fixation de la schizophrénie (qu’elle diagnostique dans le cas de Dick[1]), la deuxième phase sadique anale, étant considéré comme le point de fixation de la paranoïa[2].
Au début, donc, la pulsion destructrice se tourne contre l’objet sous la forme de fantasmes d’attaque sadique orale, contre le sein, objet partiel. Les pulsions sadiques orales consistent à vouloir s’approprier les bons contenus de la mère pour l’en déposséder. L’action fantasmatique sadique orale consiste à mordre, broyer, déchirer ce sein et ses contenus.
Le sadisme oral cède ensuite peu à peu place aux pulsions sadiques anales, qui visent à mettre des excréments à l’intérieur de la mère -ce qui revient à entrer dans son corps pour la contrôler de l’intérieur.



Les angoisses persécutives dans leur rapport avec la symbolisation

Ces attaques sadiques orales éveillent l’angoisse du sujet car il craint des représailles de la part de l’objet. Ceci a deux effets : d’une part l’introjection sadique orale des objets est l’embryon du surmoi précoce ; d’autre part, le corps de la mère devenant objet d’angoisse (« le sujet se sent attaqué lui-même par les armes dont il s’est servi pour détruire l’objet »[3]), l’intérêt de l’enfant va se déplacer de ce corps maternel au monde environnant, par l’intermédiaire de la symbolisation.
Cette angoisse est donc indispensable à la symbolisation, qui consiste pour le sujet à porter son intérêt sur des objets extérieurs qui viennent représenter les premiers objets et la mère, dans sa vie fantasmatique. Par la symbolisation, il y a identification des objets extérieurs aux objets du corps maternel, permettant un déplacement de l’angoisse et un abord du monde.
Mais dans certains cas pathologiques, cette angoisse peut être trop importante, soit du fait d’une projection trop massive de la pulsion de mort, soit du fait d’une idéalisation insuffisante de l’objet.
Le corollaire de la projection de la pulsion de mort est en effet la projection de la pulsion de vie. Cette dernière sert à établir une relation avec un objet idéal : le caractère « bon » de l’objet s’appuie pour le sujet sur les expériences de gratification obtenues du sein (tout comme la projection de la pulsion de mort s’appuie sur les expériences de frustration).
Dès lors la relation du sujet à l’objet primordial est dominée par le clivage (d’où le terme de schizoïde) et les angoisses sont de nature persécutives (craintes représailles de l’objet, d’où le terme de paranoïde) : ce mode de relation d’objet est propre à la position paranoïde-schizoïde.
C’est donc la prévalence de la persécution au détriment de l’idéalisation de l’objet qui peut conduire à des états pathologiques.
Ainsi lorsque cette angoisse de persécution est trop intense elle peut entraver le développement des relations d’objet du sujet.
Le sujet (comme le fait Dick[4]) réagit en effet en cessant de s’intéresser au corps maternel source d’angoisse, et dès lors, il ne peut pas symboliser cet intérêt en le transférant sur d’autres objets et d’autres relations (objets ou relations qui viennent représenter, symboliser, le corps maternel et son contenu). Cette angoisse trop importante entrave donc l’accès au symbolique et son corollaire dans ce contexte, l’accès à la réalité, puisque c’est par la symbolisation que l’enfant va passer de sa réalité première, entièrement fantasmatique, à la réalité extérieure.
Il y a donc là un phénomène qui empêche l’élaboration de la position schizo-paranoïde, qui devrait être la source de la symbolisation et de l’accès à la réalité du sujet, élaboration qui permet le passage à la position dépressive. C’est à cette charnière que se situe le spectre de la pathologie psychotique infantile : le passage à la position dépressive est entravé et la relation d’objet se maintient sur un mode schizo-paranoïde.
Au cours de la position dépressive, qui normalement y fait suite, se produit l’introjection de l’objet comme un tout, le sujet n’étant plus seulement en rapport avec un objet partiel clivé : une synthèse des aspects bons et mauvais de l’objet peut s’opérer, et la relation à l’objet total, qui suppose la possibilité de sa perte, donne accès au deuil et à la culpabilité.



La relation d'objet schizo-paranoïde et le moi

Dans la position schizo-paranoïde, l’objet contre lequel est tourné la pulsion de mort du sujet, qui devient le mauvais objet persécuteur, tombe en morceaux sous le coup des attaques sadiques du sujet. A l’opposé, le sein gratificateur est, lui, senti comme complet.
Or, au départ –Melanie Klein s’accorde sur ce point avec Winnicott-, le premier moi est fragmenté, il manque de cohésion, c’est ce qui est désigné sous le terme de non intégration du premier moi. Il oscille entre une tendance à l’intégration et à la désintégration.
Le bon sein complet qui est normalement un appui majeur dans l’intégration du moi du sujet : l’introjection d’un sein complet permet au moi de se constituer en évitant la fragmentation. A l’opposé, une relation d’objet centrée sur un mauvais objet en morceaux entrave la constitution du moi, le laissant fragmenté. Il se peut de plus qu’une angoisse ou une frustration trop intenses amènent à rendre difficile la séparation entre bon et mauvais objet, entraînant la constitution d’un bon objet morcelé.
Tout clivage de l’objet interne s’accompagne d’un clivage du moi. Ainsi « plus le sadisme prévaut dans le processus d’incorporation de l’objet, plus l’objet est fragmenté, plus le moi est en danger d’être clivé selon les fragments de l’objet intériorisé »[5].
Ce phénomène, prévalent dans la schizophrénie, sous tend les états de désintégration et de morcellement.
Les effets de ces phénomènes de clivage et de projection/introjection sont innombrables et varient selon chaque sujet. Nous n’en citerons que quelques uns à titre d’exemple.
L’idéalisation correspond à la création de l’image d’un sein idéal complètement bon ; dont le sujet attend une gratification illimitée. Une idéalisation extrême peut aller jusqu’à un déni omnipotent de l’existence de l’objet mauvais ; or la relation à l’objet mauvais faisant partie du moi, le déni correspond alors à un déni d’une partie du moi, donc son anéantissement.
De même l’introjection d’un objet idéalisé peut avoir également des effets paradoxaux allant dans le sens inverse d’une meilleure intégration du moi. En effet dans un état de frustration et d’angoisse accrue, du fait d’une persécution intense de la part des objets externes mauvais, le moi peut être amené à se replier tout entier sur son objet interne idéalisé. Dans cette situation, le moi est appauvri au profit de cet objet idéalisé non assimilé, le sujet a le sentiment que son moi n’a ni vie ni valeur propre. Ce phénomène conduit de plus à un clivage accru dans la mesure où le moi doit se diviser d’autant pour préserver la relation à cet objet idéalisé tout en tenant éloigné les objets persécuteurs externes.



L'identification projective

Ce que nous avons décrit comme la projection dans l’objet de la pulsion de mort, projection donc de la partie haïe du moi, induit une identification de l’objet à cette partie du moi. Cette identification de l’objet avec les parties haïes et mauvaises, projetées, de la personne propre, c’est le mécanisme que Melanie Klein a défini comme l’identification projective.
Mais si ce phénomène a lieu dès que la relation au sein s’est établie, il peut également se poursuivre lors de la totalisation de l’objet, au moment de la position dépressive. Par exemple, au terme de la phase du sadisme anal, où sont projetées dans la mère tous les contenus mauvais (excréments etc.) dans le but de la blesser et de la contrôler de l’intérieur, la mère va être susceptible, du fait qu’elle contient toutes les parties mauvaises du sujet, à être assimilée toute entière à ces aspects mauvais. Elle devient alors « la personne « mauvaise » »[6], toute entière identifiée aux projections mauvaises du sujet.

D’un autre côté, l’identification projective peut également concerner les parties « bonnes » du sujet, ce qui est indispensable pour la capacité de l’enfant à établir des relations d’objet, et pour parvenir à l’intégration du moi par l’introjection du bon objet. Cependant si trop de parties bonnes ont été projetées, le moi peut s’appauvrir de ces parties bonnes, celles-ci ayant massivement été projetées –par exemple sur la mère. Dès lors les relations du sujet aux autres personnes auront tendance à se baser sur une idéalisation massive de l’autre, d’où une dépendance par assimilation de l’autre avec l’idéal du moi, ou bien une impression « d’avoir perdu la capacité d’aimer, parce que le sujet sent qu’il aime son objet surtout à titre de substitut de lui-même. »[7]
Ceci traduit d’ailleurs la composante narcissique de ce type de relation d’objet schizoïdes : autant ici l’amour porté à l’autre est amour du sujet lui-même puisque ce qu’il aime chez l’autre, c’est son idéal du moi projeté ; autant la haine obéit au même mécanisme, mais dans la situation où ce sont les mauvaises parties du moi qui sont projetées.



La psychose

Les relations d’objet de type schizo-paranoïde, avec leur mécanisme prévalent, l’identification projective, si elles existent chez tout un chacun, sont néanmoins prépondérantes dans la psychose, en particulier la schizophrénie et la paranoïa -cette considération étant valable aussi bien chez l’enfant que chez l’adulte. Le fonctionnement du sujet psychotique se situe donc en deçà de la position dépressive ; nous verrons que le traitement du sujet psychotique tend à permettre l’accès à celle-ci.

Melanie Klein évoque ainsi ces troubles : « Si des états de clivage et donc de désintégration, que le moi est incapable de supporter, se produisent trop fréquemment et durent trop longtemps, on doit alors les considérer, à mon avis, comme un signe de schizophrénie chez l’enfant, et l’on peut déjà voir certaines indications de la maladie dans les tout premiers mois de la vie. Chez les patients adultes, des états de dépersonnalisation et de dissociation schizophréniques semblent constituer une régression à ces états infantiles de désintégration. »[8]
Melanie Klein détaille un certains nombres d’aspects qui caractérisent ces troubles.
Tout d’abord, l’identification projective, par l’identification de l’autre aux parties haïes du sujet, amène à des relations aux personnes fondées sur la haine. Dans le même temps, le moi s’affaiblit car la « composante agressive des sentiments » -qui est ici projetée dans l’autre, donc perdue pour le moi- a, selon Melanie Klein, un rôle important dans le développement du « pouvoir, la puissance, la force, la connaissance »[9]. Elle note également que les mécanismes schizoïdes qui amènent à un clivage excessif à l’intérieur du moi peuvent entraver le développement intellectuel de l’enfant à son début, et signale que tout déficience intellectuelle chez un enfant doit faire évoquer de ce fait le diagnostic de schizophrénie. Nous reviendrons sur ces données du développement intellectuel à propos de Bion.

En outre, dans la schizophrénie, le clivage de l’objet implique par retour le clivage du moi lui-même : nous avons montré plus haut comment cela induit les états de morcellement schizophrénique.

Cependant la déflection de la pulsion de mort sur l’objet externe n’atteint jamais totalement son but, il reste toujours des parties à l’intérieur du moi qui sont envahies par la pulsion de mort, soit par échec de la projection, soit par introjection de mauvaises parties de l’objet clivé. Plus le clivage du moi est actif, plus il y a « dispersion de la pulsion destructrice » à l’intérieur avec son corrélat, l’angoisse d’être détruit de l’intérieur, puisque rappelons-le dans la schizophrénie il est question de la projection et donc ici de la réintrojection sadique orale qui relève d’une destruction par dévoration.
On peut d’ailleurs établir un parallèle entre ce mécanisme schizophrénique et un mécanisme analogue de la paranoïa. En ce qui concerne la paranoïa en effet, l’identification projective dans ses rapports avec le sadisme anal est à l’origine des effets de persécution et de sensation d’être contrôlé. Les mécanismes sadiques anaux amènent le petit enfant à vouloir contrôler la mère de l’intérieur en y mettant des objets projetés, en l’espèce des excréments. En réintrojectant l’objet contrôlé de l’intérieur, l’enfant se trouve confronté lui-même à ce qu’il a fait subir fantasmatiquement à la mère, c'est-à-dire un contrôle de l’extérieur ; cela est d’autant plus source d’angoisse que ce qui a été projeté dans l’objet consiste en des aspects dangereux. Ainsi à la persécution externe liée à la projection de la pulsion de mort dans l’objet s’ajoute une persécution interne par introjection.
D’autre part, on peut mettre en évidence une analogie entre les mécanismes en jeu dans l’expérience de satisfaction hallucinatoire du désir tels que décrits par Freud et le vécu schizophrénique. En effet dans l’expérience de satisfaction hallucinatoire du désir, il existe un déni omnipotent de l’existence de l’objet mauvais, qui permet au sujet de se croire en relation exclusive avec un objet idéalisé. Ce déni est un effet de la pulsion de mort, puisque c’est un anéantissement d’une réalité psychique. Il y a donc une double action de la pulsion de mort : premièrement celle-ci est projetée dans l’objet mauvais, deuxièmement, la part restante de la pulsion de mort dans le moi anéantit la relation à ce mauvais objet. Selon ce schéma, on peut voir dans la première articulation la source de la persécution (fabrication par projection d’un objet mauvais) et dans la seconde la source de l’omnipotence qui fait les délires de grandeur, parant d’ailleurs dans une certaine mesure à la persécution (anéantissement de l’objet mauvais).

[1] Cf. Deuxième Partie, I-
[2] KLEIN, M. (1930). « L’importance de la formation du symbole dans le développement du moi ». Essais de psychanalyse. Paris : Payot, 1968, p. 277.
[3] Ibid. p. 264
[4] Cf. Deuxième Partie : I-
[5] KLEIN, M. (1946). « Notes sur quelques mécanismes schizoïdes ». Développements de la psychanalyse. Paris : PUF, 2005, p. 280
[6] Ibid. p. 282
[7] Ibid. p. 283
[8] Ibid. p. 284
[9] Ibid. p. 282