Psychopathologie de l'autisme selon Meltzer
1- Etats autistiques et état mental post-autistiqueMeltzer considère que la pathologie autistique comme entité clinique proprement dite (« état mental post-autistique ») est le résultat d’une répétition d’états dits autistiques au cours desquels les processus en jeu dans le développement psychique normal de l’enfant sont entravés. Cependant une fois l’état mental post-autistique institué du fait de ces anomalies développementales répétées, l’enfant continue à avoir recours aux états autistiques comme mécanisme de défense privilégié.
L’état autistique consiste en une suspension de la vie mentale : l’enfant se coupe du monde extérieur. Dans le transfert, il en découle une suspension des échanges, une rupture autistique.
2- Le démantèlement (« dismantling »)
a- Description
C’est un des processus essentiels en jeu dans la rupture de contact, il consiste en une séparation des différentes perceptions sensorielles exercée par le sujet qui ne s’immerge que dans une seule modalité sensorielle au détriment des autres. C’est un « procédé passif consistant à laisser les sens (…) s’attacher à l’objet le plus stimulant de l’instant », une « capacité de suspendre l’attention qui permet aux sens d’errer chacun vers son objet le plus attractif de l’instant » [1].
Pour décrire ce phénomène, Meltzer part de la notion de sens commun, empruntée à Bion. Cette notion, héritée de la tradition aristotélicienne puis de la philosophie sensualiste anglaise, désigne la synergie des registres d'informations, des perceptions sensorielles, qui produit des « conjonctions constantes » de phénomènes, d'où résulte une sensation de vérité, d’homogénéité de la perception de l’environnement.
Le démantèlement consiste en la décomposition du sens commun, ce qui entraîne la décomposition du moi en capacités perceptuelles séparées. Dans le démantèlement, le fil qui lie chacun des sens pour former l’attention complète se rompt. Dès lors le sujet est baigné dans une multiplicité d’évènements unisensoriels, et la distinction entre animé et inanimé, êtres et choses, devient impossible.
Meltzer considère que cela permet une désintégration du moi selon un « clivage naturel » (celui de la séparation des sens) et non par un clivage actif par attaques sadiques. Dès lors, « lorsque le moi est réunifié par un objet attirant, la perception des objets se réintègre du même coup »[2]. L’état autistique proprement dit est donc réversible. Mais ce mécanisme prive l’enfant de beaucoup d’expériences maturatives.
b- Rapport du démantèlement à l’obsessionnalité
Meltzer fait également un lien entre le démantèlement et les mécanismes obsessionnels. Ce qu’il nomme mécanismes obsessionnels reçoit là une définition particulière. Il ne s’agit en effet pas de mécanismes correspondant à la description kleinienne classique, où c’est l’activité sadique, sous l’influence de la projection de la pulsion de mort dans l’objet, qui mène aux tentatives de contrôle omnipotent de l’objet.
La définition de Meltzer est la suivante : « Le mécanisme fondamental que nous appelons « obsessionnel » d’après la maladie qui illustre avec le plus d’éclat son fonctionnement, consiste à séparer et à exercer un contrôle omnipotent sur les objets internes ou externes. »[3]
Le sadisme, dans l’autisme, est « minime »[4] contrairement, dit-il, à la névrose obsessionnelle ou la paranoïa.
Ainsi puisque séparer permet d’après Meltzer de contrôler, la séparation sensorielle à l’œuvre dans le démantèlement serait une tentative de contrôler les perceptions en les décomposant jusqu’à leur plus simple expression. « Rendre une expérience naissante insignifiante en la démantelant jusqu’à un état de simplicité au-dessous du niveau du sens commun, de telle façon qu’elle ne puisse fonctionner comme forme symbolique pour contenir une signification émotionnelle[5] »[6].
3- Les espaces psychiques dans l’autisme : perturbation de la dimensionnalité spatiale et de la géographie du fantasme
Meltzer considère qu’un fait essentiel dans le développement psychique concerne le développement de la dimensionnalité spatiale, c’est par elle qu’advient pour le sujet une représentation du monde et que peut se constituer normalement ce que Meltzer a dégagé sous le terme de géographie du fantasme.
La géographie du fantasme recouvre les différents espaces psychiques qui se constituent pour le sujet au cours du développement et qui conditionnent son monde interne et son appréhension du monde extérieur.
Meltzer en décrit quatre compartiments : intérieur et extérieur du self ; intérieur des objets internes, intérieur des objets externes. C’est entre ces différents compartiments qu’ont lieu les processus de projection et d’introjection, qui peuvent donc être décrits en termes d’échanges ou de passage d’éléments d’un compartiment à un autre.
Nous reprenons ici les différentes étapes dégagées par Meltzer dans le développement de la dimensionnalité spatiale, par ordre de complexité.
a- Unidimensionnalité
À cette modalité correspond l’état autistique proprement dit. L’activité mentale y est impossible, inexistante, réduite à une série d’évènements sensoriels démantelés indisponibles pour la pensée et la mémoire ; l’émotionnalité s’y réduit à la plus simple polarisation.
b- Bidimensionnalité
Les objets se réduisent aux qualités sensorielles que l’on peut expérimenter à leur surface. Ils n’ont pas d’épaisseur ni de cavité contenante, ils sont aussi fins qu’une feuille de papier. Dès lors le self se limite également à une surface.
Selon Meltzer, donc, ce peut être une capacité du sujet qui est en défaut dans le fait de rester au stade de la bidimensionnalité. Esther Bick[7] considérait que c’était la capacité de l’objet externe maternel à contenir l’enfant qui induisait une impossibilité d’introjection de cet espace contenant. Meltzer relève en plus une cause interne, puisqu’il considère que ce peut être également une difficulté du sujet à aller au-delà de la bidimensionnalité, et donc à percevoir l’objet comme en trois dimensions qui est à l’origine des perturbations de la formation de la fonction contenante du self.
D’après Meltzer, l’angoisse vient de ce que l’absence d’espace interne constitué à l’intérieur du psychisme ne permet pas de distinguer un bon objet absent d’un mauvais objet présent[8].
Par ailleurs le rapport au temps sera perturbé : les objets externes ne pouvant être introjectés au fil de l’expérience, et les objets internes ne pouvant être modifiés par introjection, il n’y a pas de reconstruction possible du passé, ni d’anticipation du futur. Dès lors le temps est circulaire, fondé sur l’incapacité d’imaginer un changement durable. Tout changement est dès lors vécu comme effondrement.
c- Tridimensionnalité
Le passage à la tridimensionnalité permet la conception de l’objet comme contenant un espace intérieur et extérieur ; il n’est plus perçu comme sous son aspect plat, et donc sous l’angle de l’un ou l’autre de ses côtés, mais de son dedans et son dehors.
A ce point, l’enfant rencontre alors un objet contenant un espace potentiel, qui peut montrer sa capacité à protéger et garder ses orifices. La question des orifices du corps est donc contemporaine de la tridimensionnalité (cas de Barry[9]). En outre l’enfant fait également l’épreuve de la résistance de l’objet à la pénétration agressive.
A ce stade, la perception d’un temps oscillatoire apparaît, ce qui revient à un temps avançant dans un certain sens, mais dont la direction est réversible. Meltzer considère que cette réversibilité de la direction du temps est assimilée par le sujet du fait de l’identification projective. C’est par le jeu des projections et introjections qui se fait à ce stade entre le sujet et l’objet, qui assure le passage d’éléments de l’un à l’autre, par allers et retours, au gré du sujet, et justement par le caractère de retour possible des éléments à l’intérieur du self, que l’idée d’un temps pouvant fonctionner dans un sens aller comme dans un sens retour se met en place.
Dès lors, Meltzer considère que le renoncement à l’identification projective est nécessaire pour que le temps devienne véritablement unidirectionnel : c’est alors que le passage à la quadridimensionnalité se fait. Cependant ce renoncement ne se fait jamais totalement.
4- Autres éléments psychopathologiques
a- L’identification adhésive
L’identification adhésive et l’identification projective sont les deux modalités -normalement consécutives- d’identification narcissique préoedipienne.
Elles précèdent l’identification dite introjective qui apparaît au moment de l’entrée dans l’oedipe, contemporaine du renoncement à l’investissement pulsionnel des figures parentales, investissement auquel va se substituer l’identification à ces figures par introjection –et en particulier l’introjection de la fonction contenante de la mère. L’identification introjective est selon Meltzer la marque de l’entrée dans un monde quadridimensionnel, -et peut-on dire dans la position dépressive- puisqu’il a pour corollaire le renoncement à l’identification projective dont la caractéristique est, elle, d’être un mécanisme prédominant dans un monde tridimensionnel.
Ainsi, la plus archaïque des identification, l’identification adhésive, qui se retrouve dans l’autisme de manière fréquente, a, elle, à voir avec une perception bidimensionnelle du monde.
L’identification adhésive (Esther Bick) produit un type de dépendance par « collage », où l’existence séparée de l’objet n’est pas reconnue. Il y a eu échec de la formation du concept d’espace interne, l’introjection est impossible, l’identification aux « objets parlants » est bloquée. L’identification adhésive est identification aux fonctions corporelles plutôt que mentales des objets.
Dans ses manifestations, on peut retenir par exemple l’utilisation de la main de l’adulte comme un prolongement du corps propre.
On retrouve également tous les phénomènes de réaction au refus de l’omnipotence : l’enfant considérant que l’adulte est en continuité avec lui-même, il lui parait naturel que ses volontés soient réalisées par l’adulte ; dès lors un refus de l’adulte est vécu comme un arrachement, comme un rejet pur et simple. L’effondrement consécutif peut conduire à un retrait autistique plus marqué, parfois considéré à tort comme bénin du fait de sa discrétion.
Cette discrétion se distingue donc radicalement de la réaction de l’enfant en identification projective qui « expérimentera le refus de sa tyrannie comme une menace pour son omnipotence et redoublera d’efforts (…) »[10].
b- La relation à l’objet maternel
D’un point de vue économique, Meltzer note que les enfants autistes ont une « perméabilité primitive au émotions des autres »[11]. Cette sensibilité particulièrement accrue aux états mentaux de l’autre, ils la laissent voir par leur propension à sembler ressentir ce que l’autre ressent ; Meltzer parle de ce phénomène sous le terme de « souci dépressif pour l’autre »[12], ce qui ne recouvre pas une identification mais plutôt un mode de ressenti par continuité, par adhésivité.
De même l’autre semble, pour l’autiste, aussi perméable aux émotions ; tout élément de réalité tendant à montrer le contraire est ressenti comme rejet. Il y a là un effet de l’absence de la fonction contenante, du défaut des barrières, de l’objet comme du self.
Par ailleurs le comportement des enfants autistes laisse voir qu’ils veulent absolument être débarrassés de tous les rivaux -autres bébés de la mère- pour une possession sans compromis de l’objet maternel. Cependant Meltzer ne juge pas le comportement destructif qui s’observe dans leurs efforts pour conserver cette possession comme une marque de sadisme, puisque ces sujets sont en deçà de l’identification projective. Dans la même perspective la persécution qui s’observe chez des enfants fonctionnant en identification projective est absente chez ces enfants.
Pour Meltzer il s’agit d’une « possession joyeuse de l’objet maternel »[13], alliée à une « sensualité » particulièrement accrue, ce qui est un mode de relation à l’objet qui passe particulièrement par la recherche du contact corporel et plus spécifiquement de « peau à peau ».
[1] MELTZER, D. et al. (1975). Explorations dans le monde de l’autisme. Paris : Payot, 2002, p.30
[2] Ibid. p.253
[3] Ibid. p.262
[4] Ibid. p.263
[5] Ibid. p.270
[6] Meltzer rapproche le produit du démantèlement des objets bizarres de Bion. Remarquons cependant que ceux-ci sont présentés par Bion comme le produit d’un clivage actif dans lequel la pulsion de mort est à l’œuvre.
[7] Cf. Première partie V-
[8] Cf. Première partie II-
[9] MELTZER, D. et al. (1975). Explorations dans le monde de l’autisme. Paris : Payot, 2002.
[10] Ibid. p.285
[11] Ibid. p. 27
[12] Ibid. p. 28
[13] Ibid. p. 28


Pour Frances Tustin, l’autisme est à la fois un stade primaire du développement et un état pathologique grave (ce qui la rapproche ici de Margaret Mahler


